Santé: le temps de choisir ou de culpabiliser?

Faire de l'exercice, oui mais... (Inmagine)La maladie est-elle un choix? C’est le message quelque peu ambigu d’une campagne diffusée présentement sur nos ondes, «Imaginez vos 10 dernières années de vie», de la Fondation des maladies du Cœur et de l’AVC.

On y voit un vieil homme en duplex: d’un côté il pète de santé, de l’autre, il est gris et visiblement très amoché. La voix grave de Gilbert Sicotte accompagne ces images saisissantes et nous dit: «Il est temps de choisir. La maladie affectera les 10 dernières années de la plupart des Canadiens Prenez votre vie en main.»

Le temps de choisir? Vraiment?  Le temps de culpabiliser, plutôt!

Le site nous réfère à Pourvivrelongtempsensante.ca, où vous pourrez d’ailleurs faire  un quizz (disponible en anglais seulement en raison d’un bogue qui perdure depuis le 4 février!) pour connaître votre état.

L’ambassadeur de la campagne, Joël Legendre, a aussi son propre «spot» où il parle de son enfance au brocoli et de son papa sportif qui faisait son jogging tous les jours. Quand il pleuvait, il sautait dans la petite maison à deux étages.

Une campagne nationale qui «veut interpeller les gens à s’interroger sur leurs habitudes de vie pour être en santé, aujourd’hui et dans le futur», explique Serge Breton, directeur marketing et communication de la Fondation des maladies du Cœur et de l’AVC. «Ce sont des choix que les gens ont la possibilité de faire.»

Ces choix, ce sont les cinq facteurs identifiés comme nocifs pour la santé: le tabac, l’abus d’alcool, l’inactivité, physique, mais aussi mentale, la mauvaise alimentation et le stress. C’est bien beau tout ça, et je ne suis pas contre la vertu. Le hic, c’est que la prévention a d’indéniables limites et que cette pub ne fait pas du tout dans les nuances.

Les limites de la prévention

Des femmes qui font du jogging et mangent bio apprennent à 52 ans qu’elles ont un cancer du sein; plus d’un tiers des cancers sont potentiellement évitables. Et bien, ça fait qu’il en reste les deux tiers qui ne le sont pas. Pour ceux-là, même un mode de vie exemplaire ne constitue pas une garantie.

La moitié des adultes qui m’entourent ont un de leurs parents qui souffrent d’Alzheimer ou d’autres formes de sénilité. Non, ils ne grimpent pas la pyramide aztèque, comme le type dans la pub, et oui, leur fin de vie est lourde et tristounette comme le gars à droite de l’écran de télé. À qui la faute? À ce que je sache, on ignore toujours la cause de cette terrible maladie. Il y a la génétique, et des facteurs environnementaux, très difficiles à mesurer.

Et même si nous ne sommes pas atteints de maladies gravissimes, nous aurons toutes sortes de bobos, petits et grands, qui vont nous hypothéquer. Nous vivrons plus longtemps, et il se trouve que le corps humain se détériore avec les années, brocoli, jogging, mots croisés ou pas.

La démission du Pape Benoît XVI, lundi, en est l’exemple le plus spectaculaire: à 86 ans, il se dit trop fatigué et malade pour occuper un poste aussi exigeant. Il n’est pas obèse, a sans doute de bonnes habitudes de vie, et on peut imaginer qu’il a pas mal pratiqué ses activités cognitives au cours de sa vie. Mais il n’est plus «plein de vitalité».

À l’instar du Pape, la «moyenne d’entre nous», comme dit Joël dans la pub, ne sera pas au top lors de leurs 10 dernières années de vie, à moins de mourir jeune. C’est plate, mais c’est ça vieillir.

Ce qui ne nous empêche pas de faire de l’exercice, de maintenir un poids santé et de bien manger. D’ailleurs, les campagnes de prévention portent fruit: les maladies du cœur et les AVC ont régressé de moitié depuis 20 ans.

«Au cours des 10 dernières années, le taux de mortalité a chuté de 40%, confirme Serge Breton. Mais avec les tendances au niveau des mauvaises habitudes de vie, il y a le risque de perdre ces acquis.»

D’où cette campagne-choc. Et quelque peu choquante.