L'intimidation à toutes les sauces

L'intimidation comporte trois éléments: un agresseur et une victime; des gestes répétitifs; et de la souffrance …Une amie me racontait récemment une histoire quelque peu surréaliste survenue à l’école secondaire de son fils, âgé de 14 ans. Tout a commencé dans le bus scolaire qui ramenait la classe de secondaire trois à l’école après une activité à l’extérieure. Une engueulade éclate entre le fils et une élève. Un autre gars s’en mêle. Ça se crie des bêtises, ça s’insulte. Et ça finit là.

Mais aussitôt arrivée à l’école, la jeune fille se précipite à la direction et lance le mot désormais magique: intimidation. «J’ai été victime d’intimidation.»

La machine se met en branle. Et elle est lourde. Convocation des parents, mesures disciplinaires, menaces de suspension, etc. Les parents sont sous le choc. Il s’agit d’une engueulade d’ados, non? Est-ce qu’il y a eu des coups, de la bousculade?, demandent-ils. Et puis ça n’était jamais arrivé avant, non? Où voulez-vous en venir? Faire d’un ado somme tout normal un agresseur?

Voir de l’intimidation partout

Au Québec, mais aussi dans plusieurs pays occidentaux, on ne badine plus avec l’intimidation à l’école. Et pour cause: des adultes d’aujourd’hui racontent comment leur enfance a été gâchée par de l’intimidation grave, répétée. Ils en portent encore aujourd’hui des séquelles, plus ou moins graves selon les cas, mais aucun n’oublie.

Je peux moi-même vous nommer les noms des gars et des filles qui étaient victimes d’intimidation dans mes écoles primaire et secondaire, des décennies plus tard. Je les revois encore.

On ne badine, plus, donc, mais est-ce qu’on va désormais trop loin? Est-ce qu’on voit de l’intimidation là où il n’y a que des chicanes d’enfants? «Le problème, c’est qu’avant, on ne voyait que ça, des chicanes d’enfants, alors qu’il y avait parfois un vrai drame», dit Égide Royer, professeur à la Faculté des sciences de l’éducation de l’Université Laval et codirecteur de l’Observatoire canadien pour la prévention de la violence à l’école.

Il s’est prononcé sur la Loi visant à combattre et à prévenir l’intimidation à l’école, adoptée au Québec en juin 2012. Une loi dont il doute de la pertinence. Oui, dit-il, il y a retour du balancier. Il y a désormais de la pression dans les établissements scolaires pour enrayer un phénomène vieux comme le monde. «Ils ont l’obligation d’obtenir des résultats.»

Il compare le nouveau climat à un détecteur de fumée… défectueux. Lorsqu’il fonctionne normalement, le détecteur ne s’emballe pas lorsque vos toasts sont trop cuites. Il lui faut de la fumée, de la vraie, pour que son signal strident s’actionne. Les détecteurs de fumée «d’intimidation» s’emballent peut-être pour rien, ils sont devenus trop sensibles… «Et avant, les détecteurs n’avaient tout simplement pas de piles!», dit-il.

Trois critères

Selon Égide Royer, la définition de la véritable intimidation, celle contre laquelle le milieu scolaire doit véritablement lutter, comporte trois éléments: il doit y avoir un agresseur et une victime; les gestes doivent être répétitifs; il doit y avoir souffrance chez la victime. Une situation, dit-il, toxique.

Sans ces trois critères, il ne s’agit pas d’intimidation… mais peut-être bien de chicanes d’enfants. «Attention de ne pas crier au loup.» Égide Royer se promène dans les écoles pour former les intervenants sur cette délicate question. Qu’est-ce qui est de l’intimidation, qu’est-ce qui n’en est pas?

On comprend qu’aucune direction d’école ne veut se retrouver dans la situation de l’école secondaire de Saint-Anne-des-Monts, à la fin 2011: une étudiante s’était suicidée. Dans sa lettre d’adieu, elle dénonçait des actes d’intimidation commis par d'autres jeunes filles.

La direction avait été blâmée sur le coup, mais la réalité allait s’avérer plus nuancée: des mesures avaient été prises pour aider la jeune fille; elle avait décliné plusieurs offres de consultations d’un psy; elle était profondément dépressive et cela avait plus ou moins à voir avec les hostilités dont elle était victime.

Tout cela pour dire que ça n’est pas simple. En gros, dit Égide Royer, entre 6% et 10% des jeunes sont victimes de véritable intimidation. On comprend qu’on ne pourra jamais ramener ce chiffre à zéro. Mais si on le l’abaissait à 3% ou 4%, ça serait très raisonnable, dit M. Royer. En autant qu’on ne se mette pas à voir de l’intimidation partout… «Le jugement de l’adulte responsable, à l’école, est  requis.» Pour bien des jeunes, et leurs parents, c’est parfois un acte de foi…