Si Bonnie & Clyde avaient sévi en 2012, on les aurait retrouvés en moins de 24 heures. Du coup, leur escapade meurtrière ne serait sans doute pas entrée dans la légende.
Notre époque est cruelle pour les fugitifs. Des merveilles technologiques peuvent retrouver n’importe qui, n’importe où, n’importe quand. Pour se rayer de la carte, les Magnotta de ce monde doivent se lever de bonne heure.
Le couple Bonnie Parker - Clyde Barrow aura passé près de deux mois en cavale dans le sud des États-Unis après avoir tué deux jeunes policiers. Entre le 1er avril et le 23 mai 1934, date à laquelle ils ont été abattus par cinq agents du FBI, ils n’ont même pas cherché à se faire oublier, bien au contraire. Leur périple dans pas moins de cinq États aura été jalonné d’un autre meurtre et de plusieurs braquages.
Dans le cas du «dépeceur» Luka Rocco Magnotta, il ne s’est même pas passé cinq jours entre la diffusion de son avis de recherche par le Service de police de la Ville de Montréal et son arrestation dans un café Internet de Berlin.
Pour Pierre Trudel, professeur de droit à l’Université de Montréal spécialisé dans les technologies de l’information, l’arrestation de Magnotta est un cas d’école pour illustrer comment notre mode de vie tout-numérique a sérieusement compliqué l’art de la fuite.
Dès son meurtre présumé, Luka Rocco Magnotta a adopté un profil bas, quitté le continent en utilisant de faux papiers… bref, il a fait ce qu’il faut faire quand on est un fugitif, et que l’on compte le rester. Mais il a continué à utiliser son téléphone cellulaire, à diffuser des vidéos sur Internet et est apparu à visage découvert devant des caméras de surveillance. Cela aura suffi non seulement à lui passer rapidement les menottes, mais aussi à retracer les étapes de sa cavale avec une précision hallucinante.
Notre biographie en ligne
«Ce qui a beaucoup simplifié la traque, c’est qu’il y avait déjà beaucoup de choses qui circulaient dans les médias au sujet de Magnotta», dit Pierre Trudel. L’ancien acteur et modèle avait participé à des émissions de télé-réalité, publié de nombreuses photos et vidéos sur Internet.
Dans notre société saturée d’information, une simple page Facebook fournit plus de renseignements sur un individu que les enquêteurs ne pouvaient en compiler durant plusieurs semaines avant l’avènement d’Internet et des réseaux sociaux. Or, contacts, amis, intérêts, profil psychologique et images sont les données de base qui permettent de prédire les actions et les destinations d’un fugitif, puis de le repérer. Bref, plus votre vie est publique, plus il sera difficile de vous cacher.
Au-delà de ces véritables biographies que nous diffusons de façon volontaire, il y a toutes les miettes numériques que nous semons sans même en avoir conscience. GPS, téléphones cellulaires, transactions bancaires, adresses IP, lecture optique des passeports ou cartes de crédit sont autant de marqueurs infaillibles de nos mouvements, partout dans le monde et en permanence. Au point que, selon les experts en sécurité informatique, il serait désormais plus facile de voler régulièrement d’autres identités que de mettre la sienne en veilleuse.
Les informations personnelles ne sont pas seulement omniprésentes, elles sont aussi particulièrement faciles à exploiter grâce à Internet. Il faut peu de temps et de moyens pour compiler via le réseau toutes les données d’une personne à l’échelle mondiale, les recouper et les analyser. Il faut encore moins de temps et de moyens pour diffuser un avis de recherche à des milliers de correspondants.
«Tout est déjà là»
Encore plus fort : ces actions, inimaginables il y a à peine trente ans, sont réalisables par le biais de technologies grand public. À l’exception des logiciels de reconnaissance faciale qui ont été développés pour les forces de sécurité, les systèmes utilisés par la police pour la cybertraque sont presque toujours les mêmes que ceux de M. et Mme Tout-le-Monde.
«Tout est déjà là, explique Benoît Dupont, le titulaire de la Chaire de recherche du Canada en sécurité, identité et technologie. La police a juste besoin de contraindre les institutions et les entreprises à lui fournir les informations qu’elle veut. Finalement, les facteurs qui limitent l’accès aux données ne sont pas techniques, mais légaux. Il faut encore avoir une bonne raison pour obtenir le droit d’accéder aux courriels de quelqu’un ou à la liste de ses opérations bancaires.»
Faut-il en conclure qu’il est impossible de disparaître dans le monde de l’après-11-septembre? «Il faut fuir dans un pays sinistré, comme Haïti après le tremblement de terre. Plus d’infrastructures de télécommunications, plus d’infrastructures numériques ou étatiques, et donc plus de collaboration policière internationale… ce sont les meilleurs garants de votre anonymat», lance Me Sébastien Bergeron-Guyard, professeur au certificat en cyberenquête de l’École polytechnique de Montréal.
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