« C'est le seul gars capable de composer une toune en jetant sa guitare dans les escaliers! » La phrase, lancée à la blague par un présentateur avant un concert de Negativa, dans le cadre de l'événement 25 ans de métal québécois en septembre 2007, traduit bien l'incompréhension que pouvait parfois susciter la musique de Steeve Hurdle.
Le guitariste et compositeur sherbrookois, aussi connu pour son implication auprès de personnes souffrant de toxicomanie et de maladie mentale, est décédé le 20 mai dernier, des suites de complications postopératoires. Il avait 40 ans.
En plus de 20 ans de présence sur la scène métal du Québec, « Big » Steeve, comme on le surnommait, aura laissé sa marque par sa vision musicale et son refus d'emprunter des chemins déjà parcourus. « Pensez moins, ressentez plus », disait-il pour résumer sa philosophie.
Ses débuts au sein de Purulence, comme les premiers accords de Negativa, au début des années 1990, donnaient peut-être une idée de ce qui allait suivre. Mais l'empreinte de Steeve Hurdle sera surtout audible sur Obscura du groupe Gorguts, sorti en 1998, album culte du métal québécois, et même mondial, selon Maurice Richard, ex-gérant du groupe Voïvod.
En Luc Lemay, violoniste de formation classique, guitariste à l'ouverture musicale singulière et fondateur de Gorguts, Steeve Hurdle trouvera un acolyte et un co-compositeur lui permettant d'aller au bout de ses idées. Obscura, album difficile, dissonant, aux voix tonitruantes, défie les conventions d'une musique qui, paradoxalement, est vue comme non conventionnelle. Sorte de « refus global » des structures du métal, l'album vaudra à Gorguts un statut de défricheur, comme Voïvod avant eux, inspirant nombre de groupes par la suite à délaisser la technique et la vitesse à tout prix pour la recherche sonore.
« Un groupe allemand a même décidé de s'appeler Obscura à cause de Gorguts, souligne Maurice Richard. Même aujourd'hui, c'est un album très avant-gardiste. » Malheureusement, explique l'ex-promoteur métal, une malchanceuse association avec la défunte maison de disques Olympic n'aura pas permis à Obscura d'avoir le rayonnement international qu'il aurait mérité.
Il s'agit aussi d'un album spirituel, ses compositeurs rejetant les clichés associés au death metal pour parler de l'âme humaine, de la construction de soi, de la nécessité d'avancer. « Le voyage est long, le chemin est sans tracé, et on doit être seul - il n'y a ni carte ni guide », est-il écrit sur la pochette d'Obscura, qui cite des éléments de la philosophie Krishna.
Après une longue pause discographique, Steeve Hurdle relancera le projet Negativa, avec un minialbum de trois chansons en 2007.
Ouvert à la musique actuelle, appréciant autant Malajube, Dead Can Dance que le bon vieux thrash metal, Steeve Hurdle recevra en 2010 une invitation à improviser aux côtés du réputé saxophoniste new-yorkais John Zorn, une rencontre qui n'aura malheureusement pas lieu. Mais l'idée reste, puisque son dernier projet, Chaos Chaos Infinite Wonder, qui n'aura pas vu le jour, combine instruments acoustiques et saxophone.
En septembre 2011, Steeve Hurdle accepte d'être un des porte-parole de la Semaine de la maladie mentale, et de dévoiler qu'il souffre lui-même de dysthymie, caractérisée par des symptômes dépressifs chroniques, plus légers, mais persistants. Dans une entrevue à Radio-Canada, il raconte avoir consommé de la drogue pendant 20 ans, les cinq dernières années par intraveineuse, et avoir fait deux surdoses en six mois pendant cette période.
Lorsque sa dysthymie est diagnostiquée, en 2002, Steeve Hurdle réalise qu'il vivait avec ses symptômes depuis l'âge de 7 ans environ. À l'automne 2011, il accepte d'être porte-parole dans le cadre de la Semaine de sensibilisation aux maladies mentales.
D'abord travailleur de soutien auprès de toxicomanes à Montréal, puis à l'Accueil Poirier du Partage St-François, un centre d'hébergement pour sans-abri de Sherbrooke, Steeve Hurdle voulait se servir de ses expériences auprès de gens dans le besoin. « Pour moi, c'est devenu comme une urgence, une urgence de donner - j'ai été aidé, il y a des gens qui m'ont ramassé, j'étais en morceaux - d'être peut-être l'artisan du rétablissement de quelqu'un », disait-il en septembre 2011.
Pour résumer Steeve Hurdle en quelques mots, Maurice Richard le décrit comme un « musicien très original, aux différentes influences », une personne aux « bonnes valeurs humaines » et un « chic type ».
Un message publié sur le site de la maison de disques PRC Music, qui devait rééditer le minialbum de Negativa, le décrit comme « un monument de la scène, un compositeur exemplaire et un esprit créatif sans limite ». « Steeve était un être sans réserve, un vrai musicien, un être passionné », dit Rémi Côté, un ami de longue date de Hurdle.
« Si nous comprenions tous que chacun a des batailles à mener, des insécurités à affronter, des amours qui se tiraillent et des buts à atteindre, le monde serait un endroit plus agréable », écrivait récemment Steeve Hurdle sur sa page Facebook. Une phrase qui résume bien ce qu'était ce gentil géant de la musique extrême.
Un texte de Marc-Antoine Ménard


