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    La Commission Charbonneau entame ses travaux

    La juge France CharbonneauLa juge France Charbonneau a prononcé mardi avant-midi l'allocution d'ouverture de la Commission d'enquête sur l'octroi et la gestion des contrats publics dans l'industrie de la construction (CEIC), qu'elle dit être «totalement impartiale et indépendante, loin de toute préoccupation politique».

    Pendant une quarantaine de minutes, la commissaire a rappelé la nature de son mandat, présenté les gens qui l'aideront à le réaliser et les règles de procédure qui prévaudront pour les audiences, qui se poursuivront jusqu'à l'automne 2013.


    Le mandat de la commission

    • examiner l'existence de stratagèmes et, le cas échéant, dresser un portrait de ceux-ci qui impliqueraient de possibles activités de collusion et de corruption dans l'octroi et la gestion de contrats publics dans l'industrie de la construction incluant, notamment, les organismes et les entreprises du gouvernement et les municipalités, incluant des liens possibles avec le financement des partis politiques;

    • dresser un portrait de possibles activités d'infiltration de l'industrie de la construction par le crime organisé;

    • examiner des pistes de solution et faire des recommandations en vue d'établir des mesures permettant d'identifier, d'enrayer et de prévenir la collusion et la corruption dans l'octroi et la gestion des contrats publics dans l'industrie de la construction ainsi que l'infiltration de celle-ci par le crime organisé.

    La commissaire a précisé que «l'octroi et la gestion des contrats visent les activités des représentants des entités publiques, les entrepreneurs et les firmes de génie-conseil, ainsi que la surveillance et l'approbation des travaux, la vérification de leur qualité, la réclamation d'extras, et la façon dont ceux-ci sont approuvés, contestés et réglés».

    Cela inclut, a précisé France Charbonneau, «tout organisme public et tout organisme du gouvernement au sens de la Loi sur le vérificateur général», dans la mesure où ils octroient ou gèrent des contrats de construction. Cela inclut:

    • tous les ministères et organismes du gouvernement du Québec, dont «le ministère des Transports, les ministères de l'Éducation, des Loisirs et du Sport, de la Santé et des Services sociaux et des organismes, dont la Société immobilière du Québec»;
    • toutes les entreprises dont le gouvernement détient directement ou indirectement plus de 50% des actions comprenant droit de vote, ce qui inclut Hydro-Québec, la Société des alcools du Québec et Loto-Québec;
    • les universités, les cégeps, les commissions scolaires, tout centre de la petite enfance, toute garderie bénéficiant de places [...] subventionnées, ainsi que tout bureau coordonnateur de la garde en milieu familial [...];
    • tout établissement public ou privé conventionné par la Loi sur la santé et les services sociaux;
    • toute municipalité et tout organisme visé aux articles 18 ou 19 de la Loi sur le régime de retraite des élus municipaux.

    La commissaire a précisé qu'elle n'examinera pas les façons de faire des organismes publics relevant du gouvernement fédéral, dont les aéroports ou les installations portuaires. «Un projet administré par un organisme public québécois, bénéficiant d'une contribution financière du gouvernement fédéral, sera examiné au même titre que d'autres projets», a-t-elle précisé.

    Les définitions de la commissaire

    La commissaire Charbonneau a profité de son allocution d'ouverture pour indiquer ce qu'elle entendait par «contrat de construction» et «industrie de la construction», le décret ayant institué la commission qu'elle précise ne le spécifiant pas.

    Aux fins de la commission, un contrat de construction comprendra tout «contrat visé par la Loi sur les bâtiments, et tout contrat pour la construction, la reconstruction, la démolition, la réparation ou la rénovation de bâtiments ou d'un ouvrage de génie civil, y compris la préparation du site, les travaux de déboisement, d'excavation, de forage et de dynamitage, la fourniture de produits et de matériaux, la fourniture d'équipements et de machinerie, si ceux-ci sont prévus au contrat et y sont reliés, ainsi que la réparation et l'installation des équipements fixes d'un bâtiment ou d'un ouvrage de génie civil».

    L'industrie de la construction inclut pour sa part «de façon non-limitative l'ensemble des entreprises, des professionnels et autres personnes qui effectuent des travaux et fournissent des matériaux et services relativement à des contrats de construction».

    «Nous examinerons toutes les dimensions d'un contrat public dans le domaine de la construction exigeant notamment les services de génie-conseil, comptabilité, juridique, immobilier, administratif, ainsi qu'à la réalisation de ces contrats», a dit la juge Charbonneau. «Nous nous attarderons à toute question relative non seulement à l'adjudication des contrats publics, mais aussi à leur approbation, aux relations entre les fournisseurs et les entrepreneurs, à la nécessité des consortiums, au règlement des avenants et des litiges, ainsi qu'aux mesures restreignant volontairement ou non la libre concurrence des soumissionnaires potentiels.

    La commissaire a précisé que le volet des travaux portant sur une possible infiltration de l'industrie par le crime organisé ne se limitera cependant aux travaux exécutés pour le compte des entités publiques ou parapubliques, «puisque c'est l'ensemble de l'industrie de la construction qui est visée en vertu du décret créant la commission d'enquête».

    Prochain rendez-vous: le 28 mai

    La juge Charbonneau a précisé qu'elle entendra les demandes de statut de parties le 28 mai, et que les premiers témoins seront entendus à compter du vendredi 8 juin. Cette première phase des travaux devrait durer trois semaines.

    Parmi les premiers témoins appelés à la barre figurera l'ex-patron de l'Unité anticollusion du ministère des Transports du Québec, Jacques Duchesneau, dont le rapport, révélé par Radio-Canada, avait eu l'effet d'une bombe.

    Le rapport, qui s'appuyait sur quelques 500 témoignages anonymes, expliquait comment un stratagème de collusion et de corruption s'était mis en place au fil des années, et comment les partis politiques en profitaient.

    La juge a salué ceux qui l'épauleront au cours des travaux. «Tout le personnel de la commission a à coeur d'aller au fond des choses. Je vous assure que tous y travaillent avec énergie, détermination et professionnalisme. Tous sont animés d'une même passion: celle de dénoncer, corriger les failles de notre système en lien avec notre mandat», a-t-elle dit.

    La commissaire a demandé aux journalistes «de ne pas interroger les témoins, ni les solliciter pour qu'ils accordent des entrevues, tant et aussi longtemps qu'ils n'auront pas comparu publiquement devant nous et qu'ils n'auront pas conclu leur témoignage».

    «Intervenir auprès d'un témoin avant qu'il n'ait terminé son témoignage est susceptible de nuire à la recherche de la vérité», a-t-elle fait valoir. Dans un point de presse subséquent, le procureur en chef de la commission, Sylvain Lussier, a dit vouloir éviter qu'un témoin se livre aux médias avant de comparaître, comme l'avait Benoît Corbeil lors de la Commission Gomery sur le scandale des commandites.

    La commission prévoit scruter les activités de dizaines d'entreprises ainsi que celles de gouvernements municipaux et provinciaux afin de faire la lumière sur les rouages de l'industrie de la construction au Québec. Son mandat consiste à établir les liens qui pourraient exister entre le monde politique, l'industrie de la construction et le crime organisé, et, le cas échéant, à les expliquer.

    Même les partis politiques fédéraux pourraient être appelés à comparaître.

    «Le mandat qui nous a été donné est de faire le portrait de stratagèmes», a expliqué mardi le procureur en chef de la commission, Sylvain Lussier. «Alors si on en identifie un certain nombre, à ce moment-là, nous aurons dressé le portrait [de la situation], et il appartiendra aux politiciens d'adopter des lois ou de prendre des mesures pour contrer ce qui aura pu être identifié, ou aux policiers d'aller enquêter plus avant», ajoute le procureur.

    La commission aura du pain sur la planche. D'ici le 19 octobre 2013, elle doit tenter de déterminer si des systèmes de corruption et de collusion ont perverti depuis les quinze dernières années le processus d'octroi des contrats publics depuis 15 ans au Québec, siphonnant du coup les comptes publics du gouvernement, des municipalités ou d'autres organismes publics.

    La commissaire Charbonneau devra répondre à son vaste mandat grâce à des audiences - publiques ou à huis clos - qui se tiendront au rythme de 12 jours par mois, pour un total anticipé de 150 à 200 jours d'audience. Elle est appuyée par une soixantaine de personnes, dont deux commissaires, des procureurs, des enquêteurs et une équipe de recherche.

    Les audiences, qui seront télévisées, seront certainement très suivies, et les attentes sont grandes. Depuis que la députée adéquiste Sylvie Roy a réclamé une première fois une commission d'enquête, au printemps 2009, des dizaines de milliers de citoyens et des centaines de personnalités publiques et d'organismes ont réclamé sa création.

    Les grandes centrales syndicales, le patronat, les municipalités, les policiers de Montréal et l'Ordre des ingénieurs ont notamment réclamé la tenue de cette enquête publique avant que le premier ministre Jean Charest ne cède à leur demande à l'automne 2011. Jusque-là, le chef du gouvernement insistait pour ne miser que sur des enquêtes policières afin d'assainir l'industrie, dont celle de l'escouade Marteau, mise sur pied en octobre 2009, et de l'Unité permanente anticorruption (UPAC), créée en février 2011.

    Avant que la commission Charbonneau ne soit créée, le commissaire de l'UPAC, Robert Lafrenière, avait dit croire qu'une enquête publique nuirait aux enquêtes policières. Il a déclaré par la suite qu'il collaborerait avec la commission et qu'il en respecterait l'indépendance.

    Le mandat de la commissaire spécifie cependant clairement qu'elle doit veiller «à ne pas compromettre les enquêtes actuellement menées, ni d'éventuelles poursuites judiciaires qui peuvent en découler».

    La Gendarmerie royale du Canada a été pour sa part contrainte par la justice à collaborer avec la commission, qui veut consulter certains éléments de preuve amassés lors de l'opération Colisée. La commission veut consulter les preuves portant sur les relations de la mafia italienne montréalaise avec certains membres de l'industrie de la construction entre 2002 et 2006.

    Des considérations politiques

    Tous les partis politiques pourraient pâtir des révélations faites dans le cadre de la commission, croit le professeur de sciences politiques à l'Université de Montréal, Pierre Martin. « S'il y a une assez grosse éclaboussure, tout le monde sera mouillé », dit-il.

    Par ailleurs, la commission doit rendre son rapport au plus tard au mois d'octobre 2013, ce qui correspond à la limite dont dispose Jean Charest pour déclencher une élection provinciale. Le premier ministre s'est jusqu'ici abstenu de lancer le processus électoral dans le contexte de la crise étudiante, et les libéraux n'étant pas avantagés dans les sondages.

    Radio-Canada.ca avec PC