« Cajoline était une petite fille qui adorait sa suce, dis-je à Princesse tout en marchant. Un jour, ses parents lui ont dit qu’il était temps de la quitter. Il fallait l’envoyer au Roi Lapin qui recevait les suces des enfants et les remettait aux bébés lapins. Ceux-ci ont de grandes dents qui poussent trop vite alors ils les usent sur les suces. Même si elle était triste, Cajoline a décidé d’aider les lapins. Le lendemain, elle a reçu une belle enveloppe rouge avec des étoiles dorées : c’était le Roi Lapin qui lui écrivait pour la remercier ! »
Ma fille était perplexe. Pouvait-elle en garder une, une seule ? Non. J’ai dit « non » très doucement, mon cœur de mère avait mal… Elle m’a demandé « les bras » pour pousser elle-même l’enveloppe dans la fente de la boîte postale. « Bye bye, les suces ! » a-t-elle répété après moi.
Elle ne réalisait pas l’ampleur de l’événement. Moi, si. Comment se déroulera la nuit ? Et la sieste demain ? Comment réagira-t-elle, sans suce, au moment où elle voudra chasser un bobo ? Le doute me gagnait. Puis je me suis ressaisie : à 2 ans et 5 mois, ma fille n’avait plus « besoin » de suce.
Vraiment ? Est-ce une règle écrite ? In utero, le fœtus, à 16 semaines, développe le réflexe de succion. Pour s’apaiser et s’endormir, les nouveau-nés trouvent vite leurs doigts. Selon la Société canadienne de pédiatrie (SCP), entre 50 et 80% des bébés de six mois et moins prennent la suce dans les pays industrialisés. Toujours selon la SCP, entre l’âge d’un et trois ans, le besoin de téter s’atténue et disparaît. De là à laisser mon enfant se « sevrer » lui-même ? Pas sûre. En tout cas, sous mon toit, je ne voyais pas le jour où Princesse aurait pris cette initiative. J’avais beau lui mentionner qu’elle était une grande fille, que ses camarades de la garderie n’en traînaient plus, aucun argument n’ébranlait ma petite chérie. Elle aimait sa suce, inconditionnellement.
Mon pédiatre, mon pharmacien et ma dentiste m’ont tous dit la même chose : c’est l’heure. La SCP, tout comme l’Ordre des dentistes, suggère d’éliminer la suce vers 12 mois. « Dix-huit mois, maximum », m’a dit ma voisine pédiatre en me rappelant que ce serait un pas de plus vers « l’autonomie ». Justement. Il fallait d’abord que j’accepte que je n’avais plus de « bébé ». C’était ma petite dernière. Elle changeait si vite ! Trop vite. À mes proches qui m’en parlaient subtilement, je feignais la mère en contrôle : oui, oui, nous allons bientôt couper la suce. Quand ? Je n’en avais pas la moindre idée. Une certitude : ma fille pouvait y arriver… avec un peu d’aide, beaucoup d’encouragement et une tonne d’amour.
Le livre de Cajoline est arrivé à point : ma fille a été séduite par le conte et les images colorées. L’Homme et moi avons trouvé l’approche sympathique. « J’ai écrit cette histoire pour ma fille qui avait deux ans à l’époque et qui prenait toujours la suce, dit l’auteur François Daxhelet au bout du fil. Je voulais que ce soit valorisant pour l’enfant, que ce soit le plus positif possible. Le geste de donner sa suce était important, tout comme le fait d’être récompensé. » Dans l’histoire, au lendemain du « don » aux petits lapins, Cajoline reçoit une enveloppe rouge étoilée du Roi Lapin. À l’intérieur ? Un dessin et une note, tout simplement.
Je ne suis pas la seule qui a eu un coup de cœur pour cet album : « C’est un très bon vendeur », confirme Aline Plante, des Éditions du renouveau pédagogique responsable de la distribution du livre sorti en 2004. D’ailleurs, bon nombre de parents l’utiliseraient : lors de ses passages dans des salons, l’auteur reçoit les confidences de parents, soulagés.
Et du côté de Postes Canada, découvre-t-on des enveloppes bourrées de suces adressées au Roi Lapin ? « Je vais vérifier », s’est exclamée en riant la directrice des relations médias Anick Losier avant de m’avouer qu’elle avait utilisé cette méthode auprès de sa fille. « Ça a marché », m’a-t-elle confié.
Chez moi aussi, si vous voulez savoir.



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