Jean-Claude Duvalier est de retour en Haïti après 25 ans d'exil. Durant son séjour en France, il a dilapidé les millions de dollars qu'il a volés au peuple haïtien. Surnommé Bébé Doc, parce que son père, François Duvalier (Papa Doc), l'avait assis à 19 ans dans le fauteuil présidentiel, il s'y est maintenu de 1971 à 1986. Une révolte populaire l'a finalement obligé de fuir.
Il revient maintenant voir s'il ne pourrait pas refaire sa fortune au détriment de ses compatriotes. Déjà en 2006, il avait manifesté son intérêt pour reprendre du service comme président. C'est sans doute encore son intention. On aurait dû l'arrêter dès sa descente de l'avion.
J'ai réalisé à plusieurs années d'intervalle des reportages en Haïti à l'époque de Duvalier. J'ai visité le pays de Jacmel à Port-de-Paix. J'ai parlé à des représentants d'ONG, à des fonctionnaires de l'ONU et de l'ACDI, à des diplomates étrangers, et à des membres du gouvernement et de l'opposition.
Beaucoup de personnes interviewées manifestaient un optimisme de circonstance sur l'avenir d'Haïti devant la caméra de télévision tout en étant totalement pessimistes en confidence après l'entrevue. Les problèmes identifiés durant mon premier séjour ne s'étaient qu'aggravés lorsque j'y suis retourné. Plusieurs personnes attribuaient la situation désespérante à la dictature duvaliériste, père et fils. Mais l'évolution du pays depuis 25 ans montre que le problème est endémique.
Haïti est mal parti. Première colonie à réaliser son indépendance, le pays a été boycotté pendant une bonne partie du XIXe siècle par la France, qui n'acceptait pas de renoncer à sa riche colonie, et par les États-Unis alors hanté par la crainte de révoltes d'esclaves.
Même avant le séisme, Haïti était une immense tragédie humaine. Depuis son indépendance en 1804, c'est un pays en voie de délabrement. En 2006, Transparency International a déclaré Haïti le pays le plus corrompu de la planète. Entre 1950 et 2002, le revenu moyen a diminué de 1051 $ à 752 $ par habitant.
Mais depuis quelques décennies, certains indices sont encourageants. L'espérance de vie a augmenté de 42 à 61 ans entre 1960 et 2008. La mortalité des enfants de moins de 1ans a diminué de façon spectaculaire de 22 % à 8 %. L'alphabétisation des adultes est passée de 11 % à 50 %, et l'achèvement des études primaires de 27 % à 47 %, entre 1980 et 1997.
Les deux problèmes, selon moi fondamentaux, identifiés lors de ma première visite existent toujours et ont même empiré depuis.
La déforestation qui transforme ce pays, jadis luxuriant en désert. Privé de toute autre source d'énergie, on procède depuis 200 ans à des coupes à blanc pour faire du charbon. Les pluies font le reste. La terre arable dénudée coule dans la mer. Je me rappelle avoir circulé des régions qui rappelaient plus le Sahara que les Antilles.
Deuxième problème, la fuite des élites vers les États-Unis, le Québec et la France. Sauf pour la classe commerçante, dès que quelqu'un a appris un métier, une fonction monnayable dans ce pays, il ne pense qu'à fuir vers l'étranger. Y a-t-il plus de médecins haïtiens, plus d'infirmières haïtiennes à Montréal qu'à Port-au-Prince? Je n'ai pas les chiffres, mais je ne serais pas étonné si la réponse était oui.
C'est scandaleux que trois pays avancés pillent systématiquement les compétences du pays le plus pauvre de l'hémisphère occidental. Comment éviter la fuite de cerveaux haïtiens vers l'étranger? Personne n'a jamais donné l'ombre d'une solution à cette question.
