La Presse Canadienne nous apprenait au début de la semaine que le SCRS avait détruit en 1988 les dossiers secrets constitués par la GRC sur deux anciens premiers ministres canadiens, John Diefenbaker et Lester Pearson. Le premier avait été élu premier ministre en 1957 à la tête du parti «progressiste-conservateur» et le second l’avait battu pour former un gouvernement libéral minoritaire en 1963. Pearson s’était d’abord illustré comme ministre des Affaires étrangères au début des années 50.
La dépêche de la PC ne contient aucune explication sur les raisons qui ont porté le Service de sécurité de la GRC à ouvrir des dossiers sur ces deux hommes politiques éminents et sur leur contenu. J’ai été à même de travailler sur ces questions dans mes enquêtes sur les services secrets fédéraux. Voici mon appréciation.
Dans le cas de Diefenbaker, il y a deux raisons possibles. Au début de sa carrière dans les années 20, il était proche du Ku Klux Klan canadien. Il a même pris la parole en 1928 à Red Deer dans une réunion organisée par le KKK. Il y a ensuite l’Affaire Gerda Munsinger du nom d’une prostituée est-allemande soupçonnée d’espionnage qui couchait avec au moins deux membres de son cabinet dont son ministre associé de la défense, Pierre Sévigny. Une commission d’enquête conclura que la sécurité nationale n’avait pas été compromise par la concupiscence de ses ministres.
Le cas de Lester Pearson, joue dans les mêmes registres, mais en plus sombre et dramatique. Un ami intime du futur premier ministre, l’ambassadeur du Canada en Égypte E. Herbert Norman se suicide au Caire en avril 1957. Le Sénat américain s’apprêtait à rouvrir une enquête sur ses allégeances communistes alors qu’il était étudiant en Angleterre dans les années 30.
Né au Japon, fils d’un missionnaire protestant, spécialiste de la culture japonaise, il fait partie des services de contre-espionnage du Général McArthur à Tokyo en 1946. Le FBI et la GRC enquêtent une première fois sur les sympathies communistes de Norman en 1950. Son ami, Lester Pearson alors ministre des Affaires extérieures se porte à sa défense et le maintient en poste. Les deux organes de sécurité ont vent d’une rumeur de relation homosexuelle entre les deux hommes.
Des décennies après sa mort la question de la loyauté de Norman a continué à être soulevée par des députés aux Communes et par chercheurs. Le ministre des Affaires extérieures, Joe Clark, décide de vider la question et demande au professeur Peyton Lyon de l’université Carleton de revoir l’ensemble des dossiers secrets se rapportant à Norman. Son rapport de mars 1990 conclut que Norman n’a jamais espionné pour le compte de l’Union Soviétique, mais qu’il a menti pour dissimuler ses sympathies communistes de jeunesse.
Un autre ami de Pearson, l’ambassadeur canadien à la retraite John Watkins vivait une paisible retraite dans le sud de la France lorsqu’en septembre 1964, il est convoqué par des membres du service de sécurité de la GRC. Sa santé est frêle. Watkins est soupçonné d’avoir été piégé dans une relation homosexuelle 1958 par un agent du KGB alors qu’il était posté à Moscou.
La rencontre avec les enquêteurs de la GRC se déroule dans une chambre de motel de la Côte-de-Liesse près de l’aéroport de Dorval alors qu’il vient d’arriver de Paris. Watkins meurt durant l’interrogatoire incisif. La GRC intervient auprès de la police de Montréal pour qu’elle dissimule le fait que Watkins subissait un interrogatoire sans ménagement lorsqu’il est mort. L’affaire ne sera connue que dans les années 80 lorsque le gouvernement du PQ ordonnera une enquête sur le cover-up.
Ce qui me surprend dans les révélations de la PC, c’est qu’il n’y a absolument rien sur le fameux dossier de Pierre-Elliott Trudeau, sympathisant d’extrême droite durant la guerre devenu sympathisant d’extrême gauche avant de finir libéral. Un ancien du service m’a confié que son dossier considérable faisait entre autre état d’une amitié de Trudeau avec un jeune chinois considéré comme un agent de Pékin.
Selon lui, le dossier Trudeau aurait été détruit en 1968 dans les jours qui ont suivi son accession au poste de premier ministre du Canada sans que les procédures régulières soient respectées. Il serait intéressant que les Archives nationales du Canada ouvrent une enquête sur les circonstances de la disparition de ces documents.
Que contenaient les dossiers secrets de la GRC sur Diefenbaker, Pearson et Trudeau ?
Par Normand Lester | La chronique de Normand Lester – mer. 20 juin 2012Pagination
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