ACTIVITÉ DE VOS AMIS

    La chronique de Normand Lester

    La Tunisie et l'Égypte, de mauvais présages pour les États-Unis

    Si vous voulez comprendre le ras-le-bol des Tunisiens et des Égyptiens, imaginez dans quel état vous sériez si Jean Charest et les libéraux étaient au pouvoir depuis 30 ans, s'obstinant toujours à refuser une commission d'enquête sur la construction...

    Comme en Tunisie, Facebook et Twitter ont joué un rôle déterminant dans la mobilisation des opposants égyptiens. Les 17 millions d'internautes égyptiens sont au cœur du mouvement d'opposition au régime. Facebook, qui regroupe 5 millions d'utilisateurs égyptiens sert de poste de commandement et Twitter de centre de communication.

    Nous assistons aux premières rébellions informatiques de l'Histoire. Les révoltes à l'âge numérique se propagent instantanément des capitales à toutes les agglomérations des pays touchés. Le gouvernement égyptien a tenté sans succès de bloquer l'accès à Twitter. Les utilisateurs ont rapidement migré vers les téléphones mobiles et d'autres applications logicielles connexes. Dans ces soulèvements numériques, les réseaux dynamiques contournent les blocages, se réassemblent et se révèlent plus souples que toute stratégie gouvernementale destinée à les étouffer. C'est pour cela à l'origine qu'Internet a été créé.

    Les demandes des Égyptiens semblent calquées sur celles des Tunisiens : des emplois, des denrées de bases à prix abordable, opposition à la corruption et à la torture et le départ du  président Moubarak qui dirige l'Égypte depuis 1981 et qui prépare son fils Gamal pour lui succéder. Comme en Tunisie, la révolte est spontanée et n'a pas de chef et les islamistes en sont curieusement absents.

    Dans les deux pays, les indices sociaux qui poussent à la révolte sont les mêmes : beaucoup de jeunes hommes et un taux de chômage élevé. Mais l'Égypte n'est pas la Tunisie. Le régime de Ben Ali ne s'appuyait que sur l'armée. Lorsqu'elle l'a laissé tomber, il était fini. En Égypte, Moubarak peut compter non seulement sur l'armée, dont il est issu, mais sur la police et un redoutable service de sécurité qui lui est dévoué.

    De plus en Égypte, la corruption ne touche pas seulement une famille, une petite clique, elle  est beaucoup plus répandue. Plus nombreux sont donc ceux qui ont à perdre de la chute du régime. Mais les opposants et les analystes politiques estiment que les manifestations actuelles sont un signe que quelque chose de crucial a changé en Égypte. Psychologiquement, mentalement, un barrage s'est rompu.

    Avec 80 millions d'habitants, dont la moitié sous le seuil de la pauvreté, l'Égypte est le pays le plus populeux et le centre culturel du monde arabe. Depuis son accession au pouvoir, il y a 30 ans, Hosni Moubarak est au centre de la stratégie américaine au Proche-Orient. Washington accorde à son régime deux milliards de dollars d'aide militaire par année pour s'assurer de sa fidélité inconditionnelle. Une Égypte proaméricaine est essentielle à la sécurité d'Israël. Le pays abrite certains des groupes les plus antiisraéliens de la région, dont les Frères musulmans, à l'origine d'Al-Qaeda, qui sont, de loin, la plus importante force d'opposition du pays.

    Dans l'ensemble du Moyen-Orient, la situation ne pourrait guère être plus déprimante pour Washington. En Tunisie, un régime proaméricain ennemi des islamistes est renversé. En Égypte, Moubarak est menacé. Au Liban, les « terroristes » du Hezbollah, ennemis jurés d'Israël et de Washington, sont à constituer un gouvernement. En Iran, les Ayatollahs poursuivent leur programme nucléaire malgré les menaces américano-israéliennes. En Irak, le bloc sadriste, hostile aux États-Unis, participe au gouvernement. Enfin, la porte semble définitivement refermée sur la possibilité d'un accord de paix israélo-palestinien.

    L'ensemble de la politique étrangère américaine au Moyen-Orient est en train de déraper. L'influence américaine n'y a jamais été aussi limitée. Washington est condamné à réagir à l'événement. La Maison-Blanche n'est plus capable d'imposer ses diktats aux dirigeants arabes et elle est elle-même assujettie aux pressions impossibles à résister du lobby pro-israélien. Le Moyen-Orient se rapproche encore une fois d'une guerre comme cela est périodiquement le cas depuis la création d'Israël en 1948.