Après avoir refusé pendant trois ans de créer une commission d'enquête sur la corruption dans l'industrie de la construction, le gouvernement Charest, à corps défendant, en a créé une. Il a cédé à l'opinion publique dégoûtée d'apprendre, par des fuites dans les médias, l'étendue des concussions. Depuis quatre mois, le silence radio.
Cette semaine, on a finalement eu des nouvelles de la juge France Charbonneau, sa présidente. On s'attendait à ce qu'elle fasse le point sur le travail accompli et sur les progrès de ses enquêteurs. On a eu droit à une vidéo YouTube d'une femme en bleu qui lançait un appel à tous. «Aidez-nous honnêtes citoyens. Dites-nous ce que vous savez des liens entre la mafia, la construction et les gouvernements.» Elle donnait son numéro de téléphone et encourageait aussi ses informateurs potentiels de passer par le site internet de la Commission.
À CONSULTER | Notre dossier sur la commission Charbonneau
Je me suis dit «est-elle aussi mal prise que ça?» Ça fait pourtant des années que des dizaines de policiers suivent les pistes indiquées par des révélations journalistiques.
À part les individus suicidaires ou complètement déphasés, peu d'honnêtes citoyens vont se porter volontaires pour dénoncer des combines entre la Mafia, les entrepreneurs, les syndicats de la construction et des élus. Tout le monde est à même de constater comment la «justice parallèle» de la Mafia est d'une redoutable efficacité pour s'occuper de ceux qui défient ses règles, en particulier la règle du silence. Près de dix chefs mafieux ont été exécutés ou ont disparu sans laisser de trace. Plusieurs d'entre eux avaient des liens, directs ou indirects, avec l'industrie de la construction. Des pourris qui ne pourront témoigner devant la commission Charbonneau.
En plus, le site de la commission était à peine ouvert que des spécialistes en informatique y découvraient des dizaines de failles de sécurité qui permettraient d'identifier les personnes qui tenteraient d'entrer en communication avec elle par ce moyen. Le site a été mis temporairement hors ligne, le temps de le renforcer. Pas de quoi rassurer les sources potentielles.
Tout cela fait terriblement amateur. J'ai confiance en la commissaire Charbonneau. Je crois en son honnêteté et sa détermination à aller au fond de chose. De toute façon, je n'ai pas le choix. La police depuis trois ans patauge dans la mélasse dans ses enquêtes sur la corruption. L'organisation policière chargée de mener les enquêtes a connu trois transformations fondamentales sans que ça donne de résultats. Je n'ai aucune confiance en l'Unité permanente anticorruption (UPAC) et en son patron, Robert Lafrenière.
Vous avez noté, depuis deux ans, les flics nous annoncent tous les trois mois des arrestations spectaculaires imminentes. L'UPAC a été la dernière à le faire. Puis rien. Jusqu'à maintenant, le résultat de toutes ces fanfaronnades policières est l'arrestation d'une mairesse de village dans un dossier impliquant quelques milliers de dollars. Les parrains de la mafia et les maîtres de la construction qui ont détourné des milliards n'ont pas encore été inquiétés.
Il va falloir une fois de plus que des policiers intègres et courageux coulent des informations embêtantes à des journalistes. Je suis conscient que ça risque d'arriver moins souvent maintenant que le gouvernement libéral et sa police ont lancé une chasse aux sorcières pour identifier ceux qui osent transmettre des informations aux médias dans l'intérêt public. Pourtant, c'est la seule façon de faire avancer les choses.

