ACTIVITÉ DE VOS AMIS

    La chronique de Normand Lester

    L’espion qui venait du froid. Le patron du SCRS fait rapport aux Américains

    En lisant le compte-rendu publié par Wikileaks d'une rencontre entre l'ancien directeur du SCRS Jim Judd et Eliot Cohen, un haut responsable du Département d'État américain, j'avais l'impression qu'une taupe faisait rapport à son patron à Washington.

    Judd décrit le système judiciaire canadien en prenant le point de vue de Washington. Il se plaint que les juges canadiens obligent son service à prouver que l'information provenant des gouvernements étrangers n'a pas été obtenue sous la torture, si elle est utilisée dans des poursuites en justice. Judd aimerait mieux sans doute qu'on fasse comme les Américains, les Syriens ou les Iraniens et qu'on torture les suspects pour leur faire avouer leurs crimes. Voilà le genre d'individus à qui on confie la direction de nos services secrets.

    Mais ce qui est à mon avis encore plus inquiétant, c'est Judd révèle à son interlocuteur que le SCRS « harcelait vigoureusement » des membres du Hezbollah au Canada pour les dissuader de commettre des attentats. Ça pose un problème.

    Le Hezbollah n'a jamais au cours de son histoire commis d'attentats ailleurs qu'en Israël et dans la zone occupée par ce pays au Liban. C'est pourquoi rares sont les pays le considèrent comme terroriste. À part le Canada, cela se limite à peu près aux États-Unis, à Israël, à la Grande-Bretagne et à l'Australie. En fait, l'immense majorité des pays de la planète le considère comme un mouvement de résistance légitime.

    Il n'y a pas de doute que si cette organisation politico-militaire chiite libanaise à une infrastructure au Canada, elle mérite d'être l'objet de surveillance du SCRS. Mais en vertu de quel article de la loi du SCRS peut-elle être soumise à un « vigoureux harcèlement »? Qu'est-ce que ça veut dire au juste? C'est plus que simplement faire en sorte que le groupe ciblé se rende compte qu'il est sous surveillance, ce qui serait une manoeuvre dissuasive acceptable.

    Le SCRS a été créé en 1984 pour remplacer le Service de sécurité de la GRC à qui la Commission Macdonald avait reproché d'avoir harcelé vigoureusement, les indépendantistes québécois en général et le PQ en particulier. Ce n'est pas le rôle du SCRS de harceler qui que ce soit. Il doit surveiller des individus et des organisations soupçonnées d'espionnage ou de terrorisme. S'il découvre quelque chose, il doit le signaler à la GRC pour qu'elle recueille des preuves et procède à des arrestations.
    Jim Judd doit être convoqué devant un comité parlementaire pour expliquer pourquoi il a dénigré en catimini le système judiciaire son pays devant un représentant d'un pays étranger. On doit exiger de lui des excuses publiques. En tant que directeur du SCRS, il était chargé de défendre les valeurs qu'il méprise manifestement. Il doit aussi dire aux parlementaires en quoi consiste la tactique de « harcèlement vigoureux » dont il a autorisé l'utilisation par le SCRS.

    Si le gouvernement empêche la réunion d'un tel comité parlementaire, les partis d'opposition doivent exiger que le Comité de surveillance des activités de renseignements de sécurité (CSARS), qui est chargé de s'assurer que le SCRS respecte la loi, ouvre une enquête.

    Les services de sécurité et policiers canadiens ont déjoué plusieurs complots islamistes depuis le 11 septembre 2001. Cela s'est fait dans les lois et selon les règles. Plusieurs terroristes ont été trouvés coupables et condamnés à des peines d'emprisonnement. Cela démontre que Jim Judd avait tort se plaindre des tribunaux et du fonctionnement du système judiciaire canadien et de se comporter comme un espion qui venait du froid se rapportant à ses supérieurs Américains.