ACTIVITÉ DE VOS AMIS

    La chronique de Normand Lester

    L’affaire d’espionnage de Halifax: les secrets qu’Ottawa cache au public

    Jeffrey Paul Delisle, ce militaire canadien accusé d'espionnage, travaillait dans une unité spécialisée dans le …La mystérieuse affaire qui implique un sous-lieutenant de la marine canadienne affecté à la base HMCS Trinity dans le port de Halifax pourrait sortir d'un roman d'espionnage datant de la Guerre froide. Elle semble être un «remake» d'une histoire sur laquelle j'ai enquêté comme correspondant à Ottawa il y a plus de 20 ans.

    Le HMCS Trinity est un site intégré de renseignement naval de l'OTAN. Il a pris la relève de la base américaine d'Argentia à Terre-Neuve, fermée dans les années 90, comme principal centre de surveillance électronique de l'Atlantique Nord. C'est à HMCS Trinity qu'aboutissent les données provenant de capteurs électro-acoustiques déployés dans les profondeurs océaniques. Ces milliers d'hydrophones sont placés sur les fonds marins ou flottent entre deux eaux à la profondeur la plus propice à la propagation du son. Ils sont branchés sur des câbles posés sur les hauts fonds reliés à Trinity. Portant le nom SOSUS, le système ultrasecret de détection et de surveillance acoustiques des grands fonds a été inauguré en 1966 et est constamment mis à jour. Il a depuis été complété par un réseau mobile appelé SURTASS (drones?) et fusionné au système de surveillance sous-marine intégré IUSS.

    Le système d'écoute sous-marine est particulièrement dense entre le Groenland et l'Islande et entre l'Islande et l'Écosse, les lieux de passage inévitables des sous-marins russes qui sont basés dans la péninsule de Kola dans la Mer de Barents. Chaque sous-marin possède une signature acoustique unique qui permet de l'identifier et de le suivre ensuite partout sur la planète. L'OTAN actualise ainsi constamment un catalogue complet de la flotte russe et de tous les autres submersibles qui passent dans l'Atlantique Nord.

    Lorsque j'ai enquêté sur le sujet à la fin des années 80, les Russes voulaient savoir si les nouvelles hélices de technologie Toshiba qu'ils avaient acquises rendaient leurs submersibles indétectables. Le service de renseignements militaires soviétique GRU avait recruté un Canadien d'origine hongroise, Stephen Ratkai, comme intermédiaire pour recevoir des informations provenant d'une militaire américaine  travaillant sur la base d'Argentia. Elle était un agent double. Ratkai a été arrêté alors qu'il lui remettait mille dollars pour des documents sur le système SOSUS. Il a plaidé coupable d'espionnage au profit de l'URSS et a été condamné en mars 1989, à 9 ans de prison.*

    Les Américains n'avaient pas apprécié que la société japonaise Toshiba vende à l'Union soviétique sa technologie avancée de propulsion sous-marine. Pour la punir, le Congrès américain lui a interdit de vendre ses produits électroniques aux États-Unis pendant deux ans.

    Ottawa a décidé d'expulser dix-sept diplomates russes, dont douze attachés au consulat de Montréal, parce qu'ils étaient impliqués dans le dossier Ratkai ou s'étaient livrés à d'autres activités d'espionnage. Comme le gouvernement conservateur de Mulroney voulait maintenir de bonnes relations avec Moscou, l'expulsion devait se faire secrètement. Mis au courant de ce qui se tramait, j'ai révélé l'affaire qui était manifestement d'intérêt public.

    La diffusion de mon reportage a provoqué une énorme embrouille diplomatique avec les Russes qui, en représailles, ont expulsé des diplomates canadiens de Moscou, provoquant ainsi de nouvelles expulsions de Russes du Canada. C'est pour éviter un tel cirque que le Canada refuse d'identifier la Russie comme étant à l'origine de la nouvelle affaire d'espionnage.

    Pourquoi dans ce dossier les autorités ont-elles déclaré qu'il n'y avait pas de menaces directes pour la sécurité des Canadiens? Parce que tout porte à croire que les Russes étaient encore une fois à la recherche de renseignements sur la surveillance de leurs sous-marins par l'OTAN. La sécurité du Canada n'était donc pas directement en cause.

    * J'ai raconté l'affaire Ratkai dans mon livre Enquêtes sur les services secrets.