Bernard Landry est malheureux parce qu'il a abandonné la chefferie du PQ alors que 76 % des membres du parti l'appuyaient. C'était insuffisant pour un homme de sa trempe. Il n'en finit pas de le regretter. Et il aime nous rappeler régulièrement comment il aurait fait mieux que ceux qui l'ont suivi.
Il dénonce la « gouvernance souverainiste » de Pauline Marois comme l'élément toxique à la racine des problèmes du parti et claironne que « l'heure du réveil a sonné ». Je crois au contraire que la publication de sa lettre démontre que le mouvement indépendantiste est encore profondément empêtré dans des querelles sur le sexe des anges alors que le bateau menace de couler.
Pourquoi la « gouvernance souverainiste » est-elle inappropriée? N'est-ce pas que ce qu'ont fait tous les premiers ministres indépendantistes de René Lévesque à Bernard Landry? Comme l'a noté le député de Jonquière Sylvain Gaudreau, c'est avec la gouvernance souverainiste que René Lévesque a fait adopter la loi 101 et négocier une entente sur le partage des responsabilités en immigration.
Le programme de Marois est ambitieux : « Nous allons repousser à sa limite le carcan constitutionnel canadien. Nous allons exiger de nouveaux pouvoirs, le rapatriement d'espaces fiscaux, les budgets dans des domaines comme la langue, l'environnement, la culture, le développement économique, l'immigration ». Il sera difficile pour les néo-démocrates, les libéraux et les conservateurs de s'opposer à la compétence exclusive du Québec en matière de culture, de communications et de langue.
Les adversaires de la gouvernance souverainiste contestent-ils que l'adoption d'une constitution et d'une citoyenneté québécoises, comme le propose la chef du PQ, va faire monter le Canadien anglais moyen dans les rideaux?
Une telle stratégie braquerait le Canada harpérien et favoriserait une prise de conscience nationale au Québec. S'engager à réaliser des projets d'affirmation nationale dès la prise du pouvoir est même la seule façon de convaincre un peuple québécois vieillissant, pas très audacieux de nature et en déclin démographique, d'accorder son vote au PQ.
Bernard Landry a-t-il regardé récemment la courbe d'âge des francophones, celle de la baisse de leur démographie? Dans la région de Montréal, l'immigration rend à chaque élection un nouveau comté imprenable au PQ.
Landry affirme que « les sondages mettent la souveraineté plus haute aujourd'hui que dix mois avant le référendum de 1995! » ET IL S'EN CONSOLE! Ça veut dire qu'en 17 ans, l'idée n'a fait pratiquement aucun progrès dans la population. Elle stagne.
Le prochain référendum doit être le bon parce qu'il va être le dernier. La minorisation des francophones dans leur propre État est à l'horizon. Au Canada anglais, l'indépendance du Québec ne fait plus peur parce qu'on croit qu'elle est déjà impossible.
N'en déplaise à Bernard Landry, non seulement la « gouvernance souverainiste » n'est pas à l'origine des difficultés actuelles du mouvement indépendantiste, mais elle est la seule option possible pour le faire progresser. Promettre simplement un référendum dès la prise du pouvoir est la meilleure façon pour le PQ de se condamner à rester dans l'opposition jusqu'à sa disparition.
La rage d'autodestruction actuelle du mouvement indépendantiste québécois est à la fois fascinante, tragique et difficile à comprendre. Pendant que l'équipage se chamaille, le bateau fonce vers une côte rocheuse. On semble oublier que le temps, la démographie, l'immigration jouent irrémédiablement contre nous. À l'heure actuelle, je ne vois vraiment pas comment nous allons nous en sortir.
